L'ADEME

Rencontre - « La recherche appliquée française est multipartenariale »

Mis à jour le 18/11/2019

Comment les projets de recherche sont-ils identifiés ? Comment se concrétisent-ils ?

Les professionnels s’approprient-ils bien les connaissances nouvelles ? Deux experts de la recherche en sites et sols pollués décortiquent pour nous les différentes étapes depuis l’émergence d’une idée jusqu’à son application sur le terrain.
 
Sylvie Traverse
Experte au sein du bureau d’études en environnement GINGER BURGEAP.
Franck Marot
Coordinateur des études sites et sols pollués au sein du service des friches urbaines et sites pollués de l’ADEME.
 

Comment les besoins de recherche en sites et sols pollués sont-ils identifiés ?

Sylvie Traverse : L’identification d’un besoin de recherche découle des retours d’expérience d’acteurs de terrain. De mon côté (celui du bureau d’études), nous sommes souvent confrontés à des difficultés de mesures ou d’interprétation qui font émerger des besoins particuliers de développement. Il en résulte le montage de projets avec des partenaires adaptés pour améliorer les connaissances.

Franck Marot : À l’ADEME, nous nous heurtons de la même façon, au travers de nos missions de maîtrise d’ouvrage sur les sites à responsables défaillants, aux limites de la connaissance et aux limites techniques des outils existants ; pour centraliser et mieux partager les constats et retours d’expériences, l’Agence a créé en 2016 le réseau ESSORT, qui regroupe différentes communautés d’acteurs concernées, pour identifier les besoins, les verrous et les blocages auxquels les autres professionnels du secteur sont confrontés.
 

Pensez-vous qu’il serait utile d’associer d’autres partenaires aux partenaires traditionnels de la recherche ?

S. T. : Chaque sujet de recherche requiert des compétences spécifiques et nous amène à réunir des partenaires très différents autour d’un projet. Les projets sont généralement pluridisciplinaires, et notre approche transversale. Aussi interviennent régulièrement des partenaires (chercheurs ou entreprises) dont le champ de compétence ne relève pas des sites et sols pollués (sciences humaines, ventilation…).

F. M. : Pour favoriser l’émergence des partenariats, l’ADEME a recours à différents outils, et en premier lieu les appels à projets de recherche (APR), ouverts à différentes disciplines, y compris les sciences humaines et sociales. En lien avec nos besoins sur les sites et sols pollués mais aussi d’autres domaines de l’agence, on peut citer les APR Gesipol (diagnostic et traitement des sols pollués), GRAINE (qualité des productions végétales), Impacts (risques sanitaires et écosystèmes) ou encore CORTEA (qualité de l’air). Les axes de recherche prioritaires
identifiés dans ces APR permettent aux chercheurs d’orienter leur proposition et de s’associer avec d’autres partenaires, pour croiser les compétences scientifiques et techniques. L’Appel à projets Thèses est aussi un très bon moyen de faire émerger des partenariats scientifiques originaux sur des sujets plus exploratoires.
 

Utilisez-vous des innovations issues d’autres domaines de recherche ?

F. M. : Bien sûr. C’est le cas pour certains outils de diagnostic tel que la dendrochimie et le phytoscreening qui ont été développés en Amérique du Nord pour identifier, à partir des cernes des arbres, l’origine d’une pollution historique, localiser des panaches de pollution dans les eaux souterraines et optimiser l’implantation d’ouvrages piézométriques. C’est le cas également de certaines solutions de traitement physico-chimiques des sols qui proviennent de celles largement déployées en minéralurgie. De même, les solutions pour lutter contre l’intrusion du radon dans les bâtiments sont transposées à la problématique des vapeurs issues de pollution résiduelle du sous-sol.

S. T. : Je complèterai avec le domaine agronomique pour le phytomanagement et l’ingénierie pétrolière. Par ailleurs, nous nous inspirons également de méthodes ou d’outils issus de travaux de recherche menés à l’étranger : la recherche appliquée française n’est pas cloisonnée par rapport à la recherche internationale !
 

Par la suite, comment les résultats des recherches peuvent-ils être valorisés ?

F. M. : Au-delà des publications scientifiques, il convient de diffuser de manière opérationnelle les connaissances nouvelles de même que les études comparatives entre outils au travers de guides méthodologiques reconnus et adaptés à la profession. Des bases de données comme Bappet ou des outils comme Selecdepol ou OREOS® facilitent également le partage des « meilleures connaissances du moment » ; de plus, nous organisons régulièrement des journées dédiées à la présentation de l’avancée des travaux que nous soutenons.

S. T. : L’étape ultime de ce partage de connaissances est la normalisation : les résultats des travaux de recherche deviennent alors des références à part entière, comme cela a été le cas pour certains résultats des projets MACAOH ou FLUXOBAT.
 

Comment les professionnels s’approprient-ils les avancées technologiques issues des recherches ?

« À l’ADEME, nous croyons à la démonstration par l’exemple, ce qui nous amène à tester et valoriser les résultats de la recherche dans nos missions de maîtrise d’ouvrage. »
S. T. : Les bureaux d’études peuvent recommander l’utilisation d’une nouvelle technique, mais, in fine, ce sont les maîtres d’ouvrage qui décident de l’introduire – ou non – dans leur cahier des charges. Ce sont donc eux qui peuvent faciliter le déploiement d’une innovation.

F. M. : À l’ADEME, nous croyons à la démonstration par l’exemple. Aussi, lorsque cela est pertinent, nous introduisons dans nos cahiers des charges le recours aux innovations, en complément des solutions conventionnelles. Au départ, cela représente un surcoût pour limiter le risque d’échec, qu’il faut voir comme un investissement pour la montée en compétences de l’ensemble des acteurs de la filière (maîtres d’ouvrage, opérateurs et administration). Contribuant à leur genèse, l’ADEME se doit de jouer un rôle clé dans le transfert des technologies innovantes.
 

Combien de temps faut-il entre la levée d’un verrou par la recherche et son application sur le terrain ?

F. M. : Prenons l’exemple des travaux de recherche relatifs à la bioaccessibilité orale humaine qui ont permis de déterminer le pourcentage de polluants présents dans un sol susceptible de franchir les barrières de l’organisme en cas d’ingestion de particules. Un protocole a été unifié par différents partenaires européens (BARGE) en 2005 ; après sa validation pour différents métaux dans le cadre de la thèse de J. Caboche en 2009 (Université de Lorraine), il a été normalisé à l’échelle internationale ISO… en 2018. Bref, il y a toujours une inertie non négligeable qui s’explique par de nombreux facteurs.

S. T. : Un autre exemple porte sur la qualité de l’air en contexte de sites pollués. Les premiers travaux sur le sujet ont été initiés à la fin des années 2000. Depuis, on note une vraie dynamique dans l’acquisition de connaissances au travers de plusieurs projets conséquents. Parallèlement, pour répondre aux besoins des professionnels, les recherches se font plus globales et envisagent le bâtiment dans son ensemble (BATICOV, par exemple). C’est là une très bonne nouvelle : ce décloisonnement des sujets et des métiers permet de construire des bâtiments plus sains et de déployer des techniques plus performantes.

Références :