Recherche et innovation

Interview - « Le public a des représentations erronées du gaspillage des objets »

Mis à jour le 27/03/2020

 

Depuis 2015, l’ADEME encourage la recherche sur le gaspillage des objets. Si les travaux ont permis de mettre au jour des représentations et des comportements inattendus, ils soulèvent aussi de nombreuses questions environnementales et économiques. La plupart d’entre elles restent encore à explorer.

Valérie Guillard, professeure des universités en marketing à l'université Paris-Dauphine/PSL
Marianne Bloquel, cheffe de projet au service Consommation prévention de l’ADEME

Comment vous êtes-vous intéressée à la question du gaspillage ?

Valérie Guillard : Initialement, je travaillais sur des problématiques sociétales, notamment liées à la relation que les individus entretiennent avec les objets dont ils n’ont plus l’utilité. Progressivement, je me suis intéressée à leur relation aux déchets puis au gaspillage. Ce questionnement coïncide avec celui de l’université Paris-Dauphine/PSL, qui a fait du développement durable l’un de ses axes stratégiques. La recherche montre que le thème du gaspillage est un sujet transversal, qui apparaît dans toutes les pratiques des individus : on peut conserver un objet pour ne pas le gaspiller, le donner pour ne pas le gaspiller ou encore entrer dans une démarche de sobriété matérielle pour ne plus le gaspiller !
 

Les premiers travaux de l’ADEME sur le gaspillage portaient sur les aliments. Comment l’Agence est-elle passée du gaspillage alimentaire à celui des objets ?

Marianne Bloquel : Nous avons commencé à explorer cette voie en 2015, alors que le sujet était porté politiquement et que la population avait dans son ensemble une aversion pour le gaspillage alimentaire. Nous commencions à nous interroger sur le gaspillage des ressources et nous nous sommes demandés si nous ne pourrions pas élargir l’aversion au gaspillage alimentaire à d’autres sujets. D’où notre appel à intention de recherche.
 

Quelles sont les représentations du gaspillage que vos travaux ont fait émerger ?

V. G. : Nous avons constaté que les individus ont des représentations erronées du gaspillage des objets. Ils associent le gaspillage à deux idées : une pratique, jeter, et un contenu, l’alimentaire. Pour beaucoup, quand on ne veut plus d’un objet, on peut le donner ou le vendre ; le gaspillage des objets n’existe donc pas ! A fortiori, il ne vient pas à l’esprit des personnes interrogées que le gaspillage commence au moment même où l’on achète un objet qui s’avère souvent superflu.
Ces travaux nous ont également permis d’avoir une approche en amont, autrement dit de poser la question des ressources, de comprendre que quand on achète des objets superflus, on gaspille de la matière, on pollue, bref, que cet acte pose des questions environnementales auxquelles nous, consommateurs, ne pensons pas.
 

Comment la question du gaspillage des objets se situe par rapport aux politiques actuelles ?

M. B. : La loi passée au Parlement en janvier dernier — « loi antigaspillage pour une économie circulaire » —, qui interdit notamment la destruction des invendus non alimentaires, montre que certaines pratiques ne sont plus socialement acceptables. Le gaspillage est intrinsèque au modèle économique dans lequel nous évoluons et qui repose sur des volumes : le chiffre d’affaires, les bénéfices ne se font quasiment qu’en augmentant les flux et, par définition, cette augmentation des flux pose des problématiques environnementales.
Pendant longtemps les gens ne se sont pas intéressés à ce sujet. Ici ou là, désormais, on commence à questionner ce modèle accumulatif et les mouvements « slow » s’inscrivent dans cette remise en cause.
 

En quoi participer à l’appel à projets de recherche de l’ADEME a enrichi votre approche de ces questions ?

V. G. : Cette confrontation des approches nous a permis de poser la question en termes environnementaux. Elle nous aide aussi, nous, chercheurs, à être en lien avec des personnes qui sont au contact direct de ces pratiques (je pense particulièrement aux associations). Cette confrontation avec le terrain fait émerger des constats auxquels nous n’aurions pas pensé. Par exemple, le fait que les personnes en situation de précarité veulent des objets neufs, et non d’occasion (constat qui reste à explorer et sur lequel mes étudiants travaillent).
Enfin, et j’insiste sur ce point, le soutien de l’ADEME permet de financer ces recherches. Cela est d’autant plus important que les associations avec lesquelles nous travaillons ne sont pas en capacité de financer nos travaux et que les entreprises privées s’intéressent peu à la question du gaspillage. Autrement dit, le soutien de l’ADEME permet de faire exister ces sujets, tout simplement.
 

Comment diffusez-vous les résultats issus des travaux de recherche ?

M. B. : Une diffusion qui s’appuie uniquement sur un rapport ne fonctionne pas ; nous essayons donc de multiplier les ateliers participatifs pour que les acteurs de terrain prennent connaissance des résultats et s’en nourrissent. La diffusion se fait aussi par le biais de publications, et je pense à l’ouvrage qu’a dirigé Valérie Guillard, Du gaspillage à la sobriété. Avoir moins et vivre mieux ? qui vulgarise les résultats de ces recherches. Le grand public peut y découvrir les pratiques actuelles et les points de vue des différents acteurs impliqués sur ce sujet.
 

Quels outils donnez-vous aux acteurs de terrain ?

V. G. : Nous leur suggérons des leviers en termes de communication, mais aussi de dispositifs (par exemple, que mettre en place pour que la circulation des objets s’opère mieux ? etc.). Les collectivités locales peuvent aussi s’emparer de ces résultats, comme l’a fait, par exemple, la Mairie de Paris, qui m’a contactée pour comprendre comment elle pourrait sensibiliser ses habitants à ces questions.
 

En quoi la recherche sur le gaspillage conduit-elle à des travaux sur la sobriété ?

V. G. : La sobriété est une pratique qui consiste à acquérir seulement ce dont on a besoin. Elle sous-tend de repérer son besoin et de se demander comment y répondre au mieux tout en utilisant le moins de ressources possible. Des travaux sont en cours sur ce sujet, et la question qu’il sous-tend est ambitieuse puisqu’il s’agit de questionner les motivations mêmes de l’être humain et, in fine, le modèle de société qui est le nôtre depuis plusieurs décennies.