L'ADEME

Forêt et bois, « l’importance de promouvoir une recherche multicritère et globale intégrant les usages du bois »

Mis à jour le 07/10/2019

 

La forêt et la filière bois sont au cœur de nombreux projets de recherche interconnectés. Si des travaux passent au crible le rôle de la forêt et de la promotion des usages du bois dans l'atténuation du changement climatique, d’autres s’interrogent sur les solutions à mettre en œuvre pour l’aider à s’y adapter. Dans ce domaine particulièrement, la recherche prend tout son sens dès lors qu’elle est « globale ».
 
Olivier Picard
Directeur Recherche Développement et Relations européennes au Centre national de la propriété forestière (CNPF)
Miriam Buitrago
Animatrice du secteur forêt et changement climatique chez ADEME

Le Centre national de la propriété forestière (CNPF) s’intéresse-t-il à la question de l'atténuation du changement climatique ?

Olivier Picard : Tout à fait, cela fait d’ailleurs plus de dix ans que nous avons investi ce sujet. Nous menons des recherches en partenariat avec l’Institut national de recherche agronomique (INRA) ou l’ADEME (dans le cadre de ses appels à projets de recherche REACCTIF ou GRAINE, notamment). Ces travaux nous ont permis de proposer trois méthodes de sylviculture innovantes éligibles au label Bas carbone (boisement sur des terres délaissées, reconstitution des forêts dégradées et conversion des taillis utilisés pour la production de bois énergie en futaies pour la production de bois d’œuvre). Toutes visent la compensation carbone en forêt. Dans le détail, nous préconisons aux propriétaires et exploitants forestiers de bien prendre en compte les âges de coupe selon les essences et le rythme des éclaircies ou encore la question de la perturbation des sols. Ce point est d’autant plus important que la moitié du stock de carbone contenu dans une forêt se trouve dans le sol.

Comment l’ADEME s’implique-t-elle dans cette question ?
« L’ADEME travaille sur la forêt avec un double objectif : atténuer le changement climatique mais aussi développer les matériaux et énergies renouvelables. »


Miriam Buitrago : L’ADEME travaille sur la forêt avec un double objectif : atténuer le changement climatique et développer les matériaux et les énergies renouvelables à partir du bois. L’atténuation du changement climatique passe par le développement des puits de carbone, dont la forêt fait partie.
La dynamique d’expansion (en surface et en volume) contemporaine et inédite des forêts françaises permet de séquestrer actuellement l’équivalent d’environ 12 % des émissions annuelles de CO2 du pays. Parallèlement, la forêt produit du bois qui permet de maintenir le carbone séquestré en dehors des forêts (variant selon la durée de vie des produits) et de se substituer à des matériaux et énergies d’origine fossile. Et comme ces deux leviers (séquestration du carbone dans les écosystèmes et utilisation accrue de produits bois) sont interconnectés, les travaux de recherche doivent considérer la chaîne de valeur dans son ensemble.

Quels travaux de recherche menez-vous actuellement sur le sujet ?

Miriam Buitrago : Nous accompagnons plusieurs projets, notamment dans le cadre des appels à projets de recherche REACCTIF, GRAINE et l’ERANET FOREST VALUE. Les résultats de ces travaux nous ont notamment montré qu’une augmentation de la récolte de bois modifie le niveau de séquestration de carbone en forêt. Cela a amené l'ADEME à recommander une révision du mode de calcul du bilan carbone de la filière bois pour mieux intégrer l’évolution des puits de carbone. La recherche des pratiques sylvicoles minimisant ces impacts et l’optimisation de l’usage du bois deviennent alors des sujets prioritaires.

Olivier Picard : L’éventuel impact de l’augmentation de la récolte sur la séquestration de carbone pose donc des questions clés : vaut-il mieux séquestrer du carbone en forêt – où le carbone est soumis à des risques de dépérissement – ou valoriser le bois ? Que faire du bois récolté ? Soit on l’utilise directement comme ressource énergétique – auquel cas le carbone est rapidement relâché dans l’air –, soit on privilégie le bois d’œuvre pour un stockage à longue durée de vie (charpente, parquet). Le stockage dans les produits bois est sûr, alors que le stock de carbone en forêt est fragile, du fait des aléas notamment climatiques. Il y a donc un point d’équilibre à trouver pour ne pas déséquilibrer le puits de carbone.

Dans le même temps, quelles actions doivent être menées pour faciliter l’adaptation de la forêt au changement climatique ?

Olivier Picard : Nos études nous permettent de proposer des stratégies d’adaptation qui reposent principalement sur une meilleure gestion de l’eau en réduisant les densités d’arbres, le raccourcissement de la durée de production des forêts, l’introduction d’espèces nouvelles mieux adaptées au climat de demain et le mélange des essences pour diluer les risques, mais aussi une sylviculture à couvert continu.

Miriam Buitrago : L’ADEME consacre différents projets de recherche à l’articulation entre l’adaptation et l’atténuation du changement climatique. Par exemple, le projet SATAN montre que la conciliation des stratégies d’adaptation et d’atténuation du changement climatique n’est pas toujours simple, et le projet de l’ERANET FOREST VALUE I-MAESTRO s’intéresse aux impacts des perturbations naturelles (tempêtes, sècheresses, incendies, maladies...) sur la production du bois et la séquestration de carbone. L’enjeu est ici de trouver des stratégies qui favoriseront la résistance et la résilience des forêts face au changement climatique tout en optimisant leurs rôles pour l’atténuation.

Quels sujets de recherche vous semble-t-il nécessaire d’aborder dans les années à venir ?

Olivier Picard : Nous avons besoin de mieux connaître la dynamique de l’eau dans les sols pour comprendre leur capacité à retenir l’eau, mais aussi mieux appréhender la manière dont un arbre s’alimente. Nous avons par ailleurs besoin de disposer de modélisations fines sur le mélange des espèces et de systèmes en couverture continue en forêt. Nous sentons que ces systèmes sont particulièrement résilients, mais nous avons du mal à l’objectiver au travers de modèles quantifiés pour, ensuite, convaincre les gestionnaires.
Par ailleurs, nous devons aborder un volet plus sociologique et pédagogique pour que le grand public comprenne et accepte davantage les récoltes de bois qui font partie intégrante du cycle de production du bois. Les gens aiment la forêt et les maisons en bois, mais ils sont hostiles à l’arrivée de machines en forêt et à la récolte du bois en vue de sa transformation. Il faut donc redonner du sens à ce cycle.

Miriam Buitrago : L’ADEME est sensible à cet aspect sociologique qui est à croiser avec des enjeux économiques. Le projet S’EnTET issu de l’APR TEES de l’ADEME dédié aux sciences sociales va permettre de favoriser la concertation entre un grand nombre d’acteurs travaillant sur la gestion forestière. Dans le même temps, des analyses multicritères sont à promouvoir afin, par exemple, de mieux intégrer la protection de la biodiversité dans les stratégies de lutte contre le changement climatique. Sur le plan méthodologique, des recherches sont encore nécessaires pour mieux intégrer les impacts sur la séquestration du carbone dans les analyses de cycle de vie de la filière bois.