L'ADEME

Interview - Qualité de l'air intérieur « Notre champ d'exploration est très large »

Mis à jour le 13/06/2019

 

Alors que la pollution de l’air extérieur est documentée et fait l’objet d’une surveillance réglementaire, la qualité de l’air intérieur reste en revanche moins connue. Dans la mesure où nous passons 80 % à 90 % de notre temps dans des espaces intérieurs, mieux connaître les agents polluants auxquels nous sommes exposés et leurs impacts sur notre santé semble pourtant tout aussi prioritaire.

Isabelle Momas
Présidente du conseil scientifique de l’observatoire de la qualité de l'air intérieur et du conseil scientifique de l’Anses
Souad Bouallala
Ingénieure et référente sur la qualité de l'air intérieur à l’ADEME

 

Quelles sont les spécificités de la pollution de l’air intérieur par rapport à celle de l’air extérieur ?

Souad Bouallala : En préambule, je tiens à préciser qu’il n’y a pas lieu de séparer les deux car nous constatons de nombreux transferts de l’un vers l’autre. Des travaux menés par l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur ont déjà pu caractériser les polluants que cet air recèle. On y trouve des agents physiques (des particules issues de combustions ou de l’air extérieur, des fibres d’amiante ou du radon), des polluants chimiques (Composés organiques volatils [COV], aldéhydes émis par les matériaux de construction eux-mêmes, les mobiliers ou les produits d’entretien) et enfin des polluants biologiques (allergènes d’acariens, d’animaux domestiques, moisissures). En outre, le projet MERMAID (PDF - 10,8 Mo), financé par l’ADEME, a montré que, à l’instar de ce qui se passe à l’extérieur, une pollution secondaire se forme à l’intérieur des bâtiments.

Quels sont les impacts d’une mauvaise qualité de l’air intérieur sur la santé ?

Isabelle Momas : Ils peuvent se manifester sous forme de nuisances (comme la perception d’une odeur) ou d’irritations (nasales ou oculaires). On constate également des manifestations allergiques, comme l’exacerbation d'asthme ou de rhinites allergiques. Certains polluants présents dans l’air intérieur sont dangereux puisqu’ils sont reconnus comme cancérogènes pour l’homme (je pense à la fumée de tabac, au benzène, au formaldéhyde, au radon, à l’amiante…). Pour l’heure, leurs effets ont été mis en évidence en milieu professionnel ; il est difficile d’extrapoler ces résultats pour quantifier le risque de développer un cancer en lien avec l’exposition à un polluant donné à son domicile. Des travaux récents suspectent certains composants semi-volatils d’être des perturbateurs endocriniens ou d’avoir un impact neuro-comportemental. Enfin, ces polluants peuvent présenter un risque mortel comme, par exemple, le monoxyde de carbone. En conclusion, nous pouvons dire qu’en l’état actuel de la recherche, nous savons que nous sommes exposés de façon chronique, à de faibles concentrations, à un mélange de polluants dont certains sont dangereux pour l’homme. En revanche, nous ne pouvons pas préciser quel risque est encouru par l’occupant en fonction de ses conditions réelles de vie. L’ADEME a soutenu financièrement des thèses qui visent précisément à mesurer ce lien (Exposition domestique à des polluants chimiques de l’air intérieur : modélisation et évaluation de l’impact sur la santé respiratoire chez le jeune enfant. Célina Roda, Doctorat de l’université Paris Descartes, 27 septembre 2012.), mais le défi reste l'évaluation de l’exposition. Nous sommes donc à un niveau de recherche encore exploratoire.

En termes de prévention, quelles recommandations peuvent être diffusées ?

S. B. : L’ADEME recommande aux usagers et professionnels de réduire les sources de polluants (par exemple l'encens, les bougies [projet EBENE] ou les désodorisants non combustibles [projet PRESSENS en cours]), d'éviter la présence de personnes sensibles dans les pièces pendant le ménage ou le bricolage (projet PEPS) et de choisir des produits de décoration et de construction étiquetés A+ (les moins émissifs en COV).
Nous insistons également sur l’importance de la ventilation. Le projet VIA-Qualité a permis de montrer les fréquents défauts des systèmes de ventilation, et le projet Promevent d'améliorer la fiabilité des protocoles d’évaluation de ces systèmes lors de la réception des bâtiments.

I. M. : Des travaux de l’Anses ont récemment montré que certains épurateurs d’air et sprays commercialisés dans le but d’assainir l’air intérieur produisent de l’ozone ou des COV secondaires nocifs pour les asthmatiques. Le ministère de la Santé a d’ailleurs demandé aux médecins et aux pharmaciens d’informer les patients des effets encourus.

L’ADEME a choisi de communiquer plus particulièrement auprès des professionnels du bâtiment, pourquoi ?

S. B. : Grâce au projet de recherche ICHAQAI (Impact de la phase chantier sur la qualité de l’air intérieur. Les résultats des travaux d’ICHAQAI ont fait l’objet d’une plaquette, d’un guide méthodologique et d’un outil d’aide à la décision.), l’Agence sensibilise en effet ces professionnels pour d’une part, mieux les protéger des effets des polluants auxquels ils peuvent être exposés et, d’autre part, de leur faire intégrer la prise en compte de la QAI dès la phase chantier afin d’éviter les désordres au moment de la livraison. Enfin l’ADEME expérimente actuellement une démarche de qualité appelée Ecrains® pour accompagner les professionnels dans la prévention.
 
« L’impact sanitaire est encore mal documenté, surtout à long terme. »

Vous dites que la recherche sur ces sujets est « exploratoire ». Quels projets faut-il traiter en priorité ?

S. B. : Outre l’effet toxique des mélanges de polluants (projet Respal en cours, APR Impact), nous avons besoin de mieux connaître les émissions des nouveaux matériaux de construction, de poursuivre l’amélioration des connaissances sur les émissions des produits de la vie courante, limiter les transferts de l’air extérieur vers l’air intérieur, et de développer la modélisation de la qualité de l’air intérieur.

Et en termes sanitaires ?

I. M. : Comme nous ne sommes jamais exposés à un polluant unique, il me semble nécessaire de déterminer des profils d’exposition à des mélanges. Quand nous connaîtrons les profils types auxquels nous pouvons être soumis (par exemple, certains subissent plutôt de fortes expositions chimiques à des concentrations élevées en COV, d’autres sont plutôt exposés à des moisissures conséquence d'une forte humidité), nous pourrons alors étudier plus finement l’impact de la QAI sur la santé. Inutile de se voiler la face : aborder la situation dans sa globalité est un défi complexe qui nécessite de bénéficier de programmes de recherche dédiés. Dans la mesure où le Plan national environnement 4 fait de la QAI une mesure phare, j’espère qu'elle sera aussi une priorité de recherche !

Quels effets sur la santé est-il nécessaire d’étudier ?

I. M. : L’impact sanitaire est encore mal documenté, surtout à long terme. Les études ont toutefois montré que nous ne sommes pas tous égaux face à cette pollution : les femmes enceintes, le fœtus, le jeune enfant ou les personnes souffrant d’insuffisance respiratoire ou cardiaque ou bien d’un asthme y sont particulièrement sensibles. Je pense qu’il faut poursuivre l'étude des effets à moyen et long termes sur le système cardio- respiratoire, mais aussi explorer l'impact de ces polluants sur le développement des enfants ou encore leurs effets neurocomportementaux. Quelques travaux récents suggèrent un lien entre la pollution de l’air intérieur et des maladies telles que l’autisme ou la maladie d’Alzheimer, mais ils ont besoin d’être développés. Le champ d’exploration est donc très large.


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Souad Bouallala