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Interview - « Apprendre à s’écouter pour questionner les sujets différemment »

Mis à jour le 01/06/2018

Sur le terrain et dans les laboratoires, de nombreux acteurs préparent la transition énergétique. Leur gageure ? Se comprendre alors que leurs lexiques diffèrent et qu’ils évoluent à des échelles temporelles différentes.
 

Rencontre avec...

 
Anne Grenier, animatrice de recherche Villes et Territoires durables à l’ADEME

 
Gilles Debizet, maître de conférences en Aménagement et Urbanisme à l’université Grenoble Alpes, au sein du laboratoire Pacte (laboratoire de sciences sociales)


La transition énergétique implique de considérer le système énergétique dans sa globalité et dans son ancrage territorial ; concrètement, comment s’opère ce rapprochement entre énergie et territoire ?

Gilles Debizet : Les flux d’énergie passent des lieux de production aux lieux de consommation. Les systèmes énergétiques sont, donc, de facto, territorialisés. Les territoires sont quant à eux très diversifiés : ils peuvent être nationaux, régionaux, locaux ou être des micro-territoires construits comme un quartier, un îlot voire un bâtiment et agglomèrent, évidemment, des variétés d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux.

Comment cette dimension territoriale s’inscrit-elle dans les travaux de recherche en cours ?

Gilles Debizet : On relève actuellement deux grands champs de recherche sur les systèmes énergétiques. D’une part, l’aide à la conception et la gestion automatisée mobilisent principalement l’économie et les sciences de l’ingénieur. D’autre part, la gouvernance et le management relèvent des sciences sociales. Ces deux champs ont peu d’instruments ou de concepts communs alors que la transition énergétique requiert des outils partagés entre le monde des réseaux techniques et celui des territoires. En conséquence, l’un des défis de la recherche consiste à proposer des notions ou des modèles qui faciliteront le dialogue entre ces différents mondes professionnels (aménageurs, architectes, élus et gestionnaires de réseaux, fournisseurs d’énergie et de technologies…).
 
« L’un des rôles de la recherche est de proposer des notions, des modèles qui faciliteront le dialogue entre ces différents mondes professionnels »

Des chercheurs y travaillent, en France comme à l’étranger, et collaborent avec des collectivités locales et des opérateurs énergétiques que ce soit pour questionner les outils des ingénieurs et des urbanistes ou développer de nouvelles approches.
Comment l’ADEME accompagne-t-elle cette recherche ?


Anne Grenier : La recherche sur l’énergie raisonne malheureusement encore beaucoup par filières. L’ADEME essaie de casser cette approche en silos. Elle contribue à porter les injonctions politiques les plus récentes qui incitent les territoires à mieux s’emparer des questions énergétiques. Dans cette perspective, l’Agence a initié une réflexion globalisante sur les systèmes énergétiques territoriaux dans laquelle elle met l’accent non plus sur un vecteur ou une filière énergétique en particulier, mais sur l’interaction entre ces différents vecteurs et filières.
 
Qui prend part à cette réflexion ?

Anne Grenier : Nous avons réuni des acteurs issus de la macro-économie et rodés à des exercices de prospective, des acteurs provenant de chaque filière/vecteur énergétique (chaleur, gaz, électricité), des géographes ou chercheurs en sciences du territoire et des praticiens. Leurs premières réflexions mettent en relief, comme le soulignait Gilles Debizet, un besoin de clarification sémantique afin d’être sûrs que nous parlons tous de la même chose.
 
Existe-t-il une spécificité de la recherche française sur ces sujets ?

Gilles Debizet : Oui, contrairement à de nombreux pays, la France ne dispose pas d’acteurs territoriaux uniques, en mesure de piloter simultanément son réseau électrique et son réseau de chaleur par exemple ; elle a une grande tradition de réseaux centralisés. L’un des défis qui se posent à la recherche française est donc de développer des approches capables d’intéresser une pluralité d’acteurs, leur permettant de travailler en synergie.
 
Les retours des territoires influencent-ils les politiques publiques ?


Anne Grenier : Tout à fait, les exercices locaux de prospective territoriale permettent d’appréhender concrètement les réalités des terrains et les besoins à venir. Les analyses et confrontations de tels travaux ont permis de dimensionner de nouveaux outils et d’orienter les politiques publiques encourageant une réflexion globale, territoriale, et non plus par filière.
 
Quels enseignements pratiques tirez-vous de ces travaux de recherche ?

Anne Grenier : L’ADEME formule plusieurs constats. Tout d’abord, la recherche a bien démontré l’importance de la dimension territoriale dans la transition énergétique. Elle a également souligné le besoin de rapprocher le monde opérationnel et celui de la recherche. Les allers-retours entre la recherche, les pratiques et les injonctions politiques ont construit un circuit devant être raccourci. Pour y parvenir, il faut faire intervenir des acteurs qui ont des finalités différentes, qui évoluent à des échelles temporelles variées (le temps court des opérationnels, un temps plus long des chercheurs), mais qui doivent de plus en plus travailler ensemble !
 
Comment l’ADEME accompagne-t-elle cette nécessaire réflexion systémique ?

Anne Grenier : En plus de la réflexion globalisante que j’ai déjà évoquée, l’Agence porte également des « recherches-actions » et des recherches participatives qui impliquent les utilisateurs dans la production des connaissances. À titre d’exemple, nous initions actuellement une expérimentation avec des bailleurs dans laquelle des usagers seront appelés à questionner avec des chercheurs le sujet de la transition écologique et solidaire. Dans tous les cas, l’ADEME accompagne des projets de recherche appliquée (et non fondamentale) et, autant que faire se peut, des démonstrateurs pour apporter la preuve que les innovations peuvent être généralisées.
 
Quels défis attendent les travaux de recherche à venir ?

Gilles Debizet : Les enjeux de la recherche ont considérablement évolué ces dix dernières années. Au fil de la déclinaison des politiques climat en actions opérationnelles, la recherche se trouve sollicitée sur des questions de plus en plus précises. La production scientifique internationale le reflète fortement. Comme nous l’avons vu, la recherche française s’oriente vers des réflexions transversales centrées sur des territoires. De mon point de vue, ces efforts doivent porter sur des notions et modèles génériques qui feraient l’objet, en aval, de développement d’outils d’ingénierie, mais aussi d’incitations publiques territorialisées, c’est-à-dire appropriables par des configurations variées d’acteurs.

Nous sommes donc sans doute là face à un nouveau défi : il va falloir imaginer de nouvelles formules pour impliquer, à côté des acteurs opérationnels, des équipes de chercheurs proches de l’action et bien au fait de fronts de recherche internationaux mais pas nécessairement tous déjà engagés dans ces réflexions.