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« La France aura besoin d’une contribution forte des filières agricoles et forestières pour atteindre ses objectifs »

Mis à jour le 05/10/2017

L'appel à projets de recherche GRAINE a pour but de soutenir des travaux capables d’aider les filières agricoles et forestières à progresser dans la transition énergétique et écologique. En 2017, 26 projets ont été sélectionnés.

 

Rencontre avec…

Hervé Guyomard, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et président du jury de l’appel à projets de recherche GRAINE
Jérôme Mousset, chef du service Forêt, alimentation et bioéconomie à l’ADEME


 
En quoi le monde du vivant est-il un élément-clé de transition énergétique et écologique ?

Jérôme Mousset (J.M.) : Les scénarios prospectifs disponibles montrent tous que les objectifs ambitieux de la France en matière de transition énergétique et écologique ne pourront pas être atteints sans une contribution forte des acteurs agricoles et forestiers. Globalement, les attentes à l’égard du monde vivant portent sur trois domaines : une meilleure valorisation de la biomasse (en développant de nouveaux bioproduits et les bioénergies, par exemple) ; le développement des services environnementaux (comme le stockage du carbone dans les sols et la biomasse) ; et enfin une révision de nos systèmes de production afin de réduire les impacts environnementaux sur l’ensemble de la chaîne de production agricole et alimentaire.
 
Comment se traduisent ces besoins en termes de recherche ?

Hervé Guyomard (H.G.) : Avant de répondre à cette question, j’ajouterais un troisième type de transition qui va également devoir s’opérer : la transition alimentaire et nutritionnelle. Il s’agit de permettre à ceux qui souffrent de la faim de pouvoir se nourrir, et à tous de disposer d’une alimentation satisfaisante sur un plan quantitatif et qualitatif. La recherche essaie de contribuer à toutes ces transitions (énergétique, écologique, alimentaire et nutritionnelle) par le biais de deux canaux principaux : en réduisant les impacts négatifs des systèmes agricoles et forestiers actuels, mais aussi en définissant des systèmes capables d’assurer de nouveaux services (que ceux-ci soient environnementaux, sociaux, culturels, historiques, paysagers, etc.). Pour atteindre ces objectifs, la recherche doit non seulement être analytique, mais aussi, et de plus en plus, systémique. Autrement dit, elle doit englober l’ensemble des maillons des chaînes concernées.
J. M. : Je préciserais ici que le monde du vivant inclut aussi les ressources issues de l’eau, et que des innovations sont également à l’étude sur les aliments issus de la mer ou le développement de nouvelles ressources à partir d’algues, par exemple.

« La recherche essaie de contribuer à toutes ces transitions énergétique, écologique, alimentaire et nutritionnelle. » Hervé Guyomard


Qui est concerné par cette transition énergétique, écologique et alimentaire ?

J. M. :
Elle concerne les agriculteurs, les forestiers et l’ensemble des acteurs de la bioéconomie, aussi les consommateurs et les collectivités. Chaque citoyen, dans son mode de consommation, d’alimentation, d’habitation, peut en effet contribuer à cette transition. Dans ce contexte, l’ADEME a choisi de s’intéresser prioritairement à l’échelle des territoires et des filières qu’elle considère comme des moteurs économiques puissants de la transition. Concrètement, il s’agit d’aider les filières à innover et mettre à disposition des utilisateurs des produits ayant le plus faible impact environnemental possible et, plus globalement, de mettre les questions environnementales et économiques au centre de leur stratégie.
 
Et au niveau des territoires ?

J. M. : L’échelle des territoires a beaucoup de sens lorsque l’on parle d’environnement, car c’est à cette échelle qu’on peut veiller à la préservation des ressources naturelles disponibles et développer des solutions s’appuyant sur la complémentarité des systèmes de production et des filières dans des logiques d’économie circulaire. L’approche territoriale permet donc d’envisager des scénarios de transition écologique et économique locaux, qui tiennent compte des spécificités de chaque territoire, et facilitent la co-construction de solutions avec les acteurs de la chaîne de production (professionnels de l’élevage, des cultures, des forêts, collectivités, industriels).
 
Quelles sont les conséquences de ces enjeux sur la recherche ?

H. G. : Cette triple transition sous-tend des changements de nos systèmes de production et les innovations à mettre en œuvre doivent bien sûr être au service de ces systèmes à renouveler. Cela veut dire qu’il faut considérer de façon simultanée un ensemble large d’innovations qui concernent aussi bien les méthodes de production, que les produits et leur valorisation, ou encore des innovations organisationnelles dans les territoires. La conception des innovations doit donc intégrer deux impératifs : elle doit se faire dans une perspective d’analyse multicritère qui prend en compte l’ensemble des impacts possibles sur les aspects productifs, économiques, environnementaux, sanitaires et sociaux, et elle doit largement associer les acteurs territoriaux concernés par ces questions.

Enfin, nous allons devoir jouer sur le comportement des acteurs et notamment sur celui des consommateurs qui est le maillon essentiel de la chaîne. Ceci implique un gros travail de sensibilisation et d’éducation à faire, notamment auprès des enfants.
 
Dans ce contexte, l’ADEME a lancé l’appel à projets de recherche GRAINE ; de quoi s’agit-il ?

J. M. : Cet appel à projets a été lancé en avril 2016 afin d’amener les communautés scientifiques (agronomes, forestiers, énergéticiens, économistes, sociologues, etc.) mais aussi des acteurs de terrain comme les coopératives, les entreprises ou les chambres d’agriculture à travailler ensemble. Une animation scientifique est mise en place pour que les projets sélectionnés constituent aussi des lieux d’échanges et de débats sur ces problématiques complexes. À titre d’exemple, un séminaire de travail est organisé à la fin de l’année sur les projets concernant la question du bilan carbone de la filière bois.

H. G. : Au final, 26 projets ont été retenus en 2017 et 13 autres pourraient l’être en 2018, si le budget le permet. Tous ces projets ont été sélectionnés par un jury composé d’experts scientifiques de différentes institutions de recherche et d’universités, d’ingénieurs de l’ADEME et de représentants des ministères. La participation de l’ADEME et des ministères permet que les projets retenus, au-delà de leur qualité scientifique avérée, soient également pertinents au regard des politiques publiques.
Le jury a veillé à privilégier les approches systémiques et à regarder comment les projets pourraient s’articuler entre eux. Ainsi, si un projet portait plus particulièrement sur la valorisation d’une biomasse spécifique pour un usage donné, nous nous sommes demandé comment ce projet pourrait s’articuler avec d‘autres projets voisins pour, au final, s’inscrire dans une vision plus globale de la durabilité des systèmes de production de biomasse. GRAINE dont le séminaire d’échanges aura lieu le 5 octobre permet aujourd’hui de soutenir différents types d’innovations (qui portent sur des produits, des modes d’organisation, des politiques publiques, etc.). Tous les projets progressent et nous cherchons maintenant à les faire vivre et à créer des synergies.